Les condensats de protéines sont souvent décrits comme de minuscules gouttelettes à l’intérieur des cellules : des ensembles concentrés de protéines qui peuvent se comporter comme des gouttes d’huile liquide en suspension dans l’eau. Leur capacité à évoluer au fil du temps suscite un intérêt croissant, car certaines protéines associées à des troubles comme la maladie d’Alzheimer et la SLA peuvent également former des fibres amyloïdes.

Des chercheurs de l’Université de Leyde rapportent aujourd’hui des éléments en faveur d’un mécanisme qui remet en question une attente courante concernant cette transition. Dans des expériences suivant le vieillissement de gouttelettes de protéines, l’équipe a constaté que les fibres se développaient à partir de la surface des gouttelettes et s’étendaient vers l’extérieur, plutôt que d’émerger de leur intérieur riche en protéines. Parallèlement, les gouttelettes rétrécissaient et devenaient davantage semblables à du verre.

Ces travaux, publiés dans Nature Physics, n’établissent pas une cause directe des maladies neurodégénératives. Ils proposent toutefois un nouveau modèle physique pour comprendre comment des condensats de protéines à l’état liquide peuvent développer des structures fibreuses liées à des protéines impliquées dans ces maladies.

Observer le vieillissement des gouttelettes en trois dimensions

L’équipe de Leyde, dirigée en partie par la doctorante Liru Feng et la professeure adjointe Louise Jawerth, cherchait à répondre à une question fondamentale : que se passe-t-il lorsque les gouttelettes de protéines vieillissent ? Les gouttelettes étudiées mesuraient environ 5 micromètres de diamètre, soit approximativement un dixième de la largeur d’un cheveu humain.

À l’aide de la microscopie confocale, les chercheurs ont suivi les échantillons en trois dimensions pendant 12 heures. Ils ont ainsi pu visualiser et quantifier deux évolutions solides possibles pour les gouttelettes initialement liquides : un état vitreux et un état fibreux.

Le résultat était contre-intuitif. On aurait pu supposer que les fibres apparaissent à l’intérieur, là où les protéines sont les plus concentrées. Or, les fibres observées ont commencé à la frontière de la gouttelette et se sont projetées vers l’extérieur.

Cette distinction est importante, car elle redéfinit la surface d’un condensat comme un site actif de son vieillissement. Selon les chercheurs, la croissance des fibres et la formation du verre ne sont pas simplement deux descriptions du même événement. Ce sont deux voies concurrentes par lesquelles les gouttelettes peuvent évoluer.

Une voie de formation des fibres dictée par la surface

Les condensats occupent une position intermédiaire inhabituelle entre biologie et physique. Ils sont suffisamment liquides pour s’écouler et fusionner, mais peuvent aussi devenir semblables à des solides avec le temps. Leur transformation peut produire soit une matière vitreuse désordonnée, soit des structures fibreuses plus organisées.

Les nouvelles observations relient ces états selon une séquence précise. À mesure que les fibres se développaient vers l’extérieur d’une gouttelette, celle-ci devenait plus petite et de plus en plus semblable à du verre. Cela suggère que la création de fibres extérieures peut puiser dans la matière de la gouttelette tout en modifiant l’état physique de la matière restante.

Des physiciens de Leyde révèlent un nouveau paradigme de croissance des fibres dans les maladies neurodégénératives
Exemple d’une gouttelette de protéines ayant développé des fibres au cours de son vieillissement. Crédit : Université de Leyde

L’apport de l’étude réside donc moins dans une affirmation concernant un mécanisme pathologique unique que dans la proposition d’un paradigme de croissance des fibres pour cette catégorie de systèmes protéiques. L’équipe a combiné imagerie directe, quantification et modélisation afin de rendre le processus visible au fil du temps.

Cette approche est importante dans un domaine où il peut être difficile d’inférer l’état microscopique des protéines à partir d’une image finale. Une simple capture peut montrer des fibres et des gouttelettes réunies, mais une expérience résolue dans le temps peut révéler si les fibres se sont formées à l’intérieur de la gouttelette, à sa périphérie ou par une tout autre voie.

Pourquoi cette découverte est importante

Les scientifiques savent depuis environ dix ans que la formation de fibres protéiques est associée à des maladies neurodégénératives comme la maladie d’Alzheimer et la SLA. Pourtant, le lien physique entre les condensats à l’état liquide et les fibres reste une question ouverte.

Les résultats de Leyde permettent de préciser cette question. Ils indiquent qu’au moins dans le système étudié, l’interface entre une gouttelette riche en protéines et son environnement peut déterminer l’origine des fibres. Cette observation pourrait guider de futures expériences sur le vieillissement des condensats, les conditions favorisant la formation du verre et celles favorisant la croissance des fibres vers l’extérieur.

Elle souligne également que la concentration seule n’explique peut-être pas le comportement d’un matériau protéique. Bien que l’intérieur d’une gouttelette contienne une forte concentration de protéines, les chercheurs ont constaté que les fibres n’y débutaient pas. La frontière semble posséder des propriétés distinctes de celles du volume de la gouttelette.

Pour la recherche sur les maladies, la valeur pratique dépendra de l’observation d’un comportement similaire guidé par la surface dans des systèmes biologiquement plus complexes. Le rapport actuel ne dit pas que les fibres croissant vers l’extérieur dans ces expériences reproduisent l’ensemble du processus qui se déroule dans les neurones ou chez les patients. Il fournit toutefois un cadre testable pour étudier ces liens.

D’une observation surprenante à un modèle testable

Cette recherche illustre la manière dont une approche issue des sciences physiques peut clarifier un problème biologique. En considérant les condensats de protéines comme des matériaux capables de passer entre des états liquide, vitreux et fibreux, les chercheurs ont pu identifier une voie inattendue.

Les prochaines questions porteront probablement sur les facteurs qui contrôlent la compétition entre ces voies de vieillissement. Si des conditions extérieures ou des caractéristiques moléculaires déterminent qu’une gouttelette devient vitreuse, développe des fibres ou fait les deux, les scientifiques pourront mieux cartographier les circonstances dans lesquelles les protéines liées aux maladies forment des assemblages nocifs.

Pour l’instant, le résultat central est clair : la croissance de fibres de type amyloïde ne doit pas nécessairement commencer dans la partie la plus riche en protéines d’un condensat. Dans les expériences de Leyde, elle a commencé à la surface et s’est déplacée vers l’extérieur, tandis que la gouttelette restante devenait plus petite et plus semblable à du verre.

Cet article s’appuie sur un reportage de Phys.org. Lire l’article original.

Originally published on phys.org