Le coût économique de la dépression devrait atteindre des milliers de milliards

La dépression est déjà reconnue comme un facteur majeur de maladie et d’invalidité dans le monde. Une nouvelle analyse de modélisation publiée dans Nature Medicine soutient que ses conséquences économiques sont tout aussi vastes : dans 154 pays, la dépression devrait imposer une charge économique mondiale d’environ 12 000 milliards de dollars entre 2025 et 2050, en dollars de 2024.

L’article présente la dépression non seulement comme une crise sanitaire, mais aussi comme une crise macroéconomique. En utilisant un modèle construit à partir des données de la Banque mondiale et de la Global Burden of Disease Study 2021, les chercheurs ont estimé l’effet de la dépression sur la participation au marché du travail, le niveau d’éducation et l’expérience professionnelle, en ajustant selon l’âge et le sexe. Leur conclusion est sans détour : les pertes sont importantes, durables et inégalement réparties.

Sur une base annuelle, cette charge équivaut à environ 0,460 % du produit intérieur brut mondial. Cela peut sembler modeste en pourcentage, mais à l’échelle mondiale, cela représente des milliers de milliards de dollars de production économique perdue sur un quart de siècle. L’étude a également montré que, si l’on inclut les décès par suicide attribuables à la dépression en utilisant une hypothèse haute issue de la littérature, la charge totale grimpe à 14 000 milliards de dollars.

Pourquoi les coûts sont-ils si élevés ?

L’analyse identifie la baisse de la participation au marché du travail et la diminution de la productivité comme les principaux mécanismes par lesquels la dépression nuit aux économies. En pratique, cela signifie moins de personnes au travail, davantage de personnes travaillant en deçà de leur potentiel et des pertes de productivité qui s’accumulent au fil du temps. L’éducation et l’expérience professionnelle comptent également, car la dépression peut perturber la fin des études, l’évolution de carrière et le développement des compétences qui façonnent les revenus sur toute la vie.

Ce cadrage compte pour les politiques publiques. Une grande partie du débat sur la santé mentale met l’accent sur l’accès aux soins, la réduction de la stigmatisation et la qualité de vie. Ces enjeux restent centraux, mais l’étude suggère que les décideurs devraient aussi raisonner en termes de productivité nationale, d’accumulation de capital à long terme et de résilience du marché du travail. La dépression n’impose pas seulement des coûts cliniques directs ; elle peut aussi remodeler les trajectoires économiques en réduisant la participation au travail et à l’apprentissage.

La charge n’est pas répartie de manière uniforme. Les chercheurs indiquent que les États-Unis et la Chine supportent les pertes économiques absolues les plus élevées. Rapportée au PIB régional, c’est l’Amérique du Nord qui subit l’impact le plus fort. Cette distinction est importante : certains pays peuvent enregistrer les pertes totales les plus élevées simplement parce que leurs économies sont plus grandes, tandis que d’autres peuvent subir un frein plus intense lorsque la charge est mesurée par rapport à la production totale.

Un problème mondial aux conséquences inégales

L’article souligne les inégalités dans la répartition des effets macroéconomiques de la dépression. Les pays abordent cette période avec des capacités de santé, des structures de main-d’œuvre et des systèmes de protection sociale très différents. Cela signifie qu’un même trouble peut se traduire par des résultats économiques différents selon qu’un pays dispose de systèmes de traitement solides, d’aménagements du travail et de soutiens éducatifs.

Dans les pays à revenu faible et intermédiaire, la dépression peut se combiner à des systèmes de santé fragiles et à un accès limité aux soins, ce qui rend l’intervention précoce plus difficile. Dans les économies plus riches, les pertes absolues peuvent être plus importantes parce que les salaires élevés et les secteurs avancés amplifient la valeur du travail et de la productivité perdus. Dans tous les cas, le modèle suggère qu’une dépression non traitée ou mal prise en charge crée un frein cumulatif sur plusieurs décennies.

Le champ d’étude, qui couvre 154 pays, renforce aussi son affirmation plus large : il ne s’agit pas d’un sujet de niche limité à quelques systèmes de santé. C’est un défi structurel mondial qui traverse les niveaux de revenu et les régions. Cela compte à un moment où les gouvernements subissent des pressions pour accroître la productivité, stabiliser les marchés du travail et maîtriser simultanément les dépenses de santé.

Ce que les résultats disent et ne disent pas

Comme tout modèle macroéconomique de long terme, l’étude repose sur des hypothèses. Les auteurs ont utilisé des ensembles de données mondiaux établis et modélisé les effets de la dépression à travers des canaux mesurables comme l’emploi et l’éducation, mais les projections jusqu’en 2050 ne sont pas des prédictions au sens strict. Elles estiment l’ampleur de la charge selon des hypothèses définies, plutôt que d’annoncer un futur figé.

L’estimation ajustée pour le suicide en est un bon exemple. Le passage de 12 000 milliards à 14 000 milliards de dollars dépend d’une hypothèse d’attribution de 60 % pour les décès par suicide liés à la dépression, que l’article présente comme la borne supérieure des estimations dans la littérature. Cela conduit à considérer le chiffre le plus élevé comme un scénario plutôt que comme une référence de base. Même sans cet ajout, toutefois, le résultat principal reste suffisamment important pour retenir l’attention.

Une autre implication est que cette charge est potentiellement réductible. Comme les principaux moteurs sont la participation au marché du travail et la productivité, une meilleure prévention, un diagnostic plus précoce et des traitements plus efficaces pourraient produire des gains économiques en plus des bénéfices sanitaires. L’article note explicitement que réduire la charge sanitaire de la dépression pourrait générer des retours économiques en soutenant la productivité et l’accumulation de capital.

Pourquoi cela compte maintenant

Le moment est notable. De nombreux pays font face au vieillissement démographique, à des pénuries de main-d’œuvre et à une croissance plus lente de la productivité. Dans cet environnement, une affection qui freine à grande échelle la participation et la production devient plus qu’un problème clinique. Elle devient un élément de la stratégie économique.

La santé mentale a souvent eu du mal à devenir prioritaire dans les budgets parce que ses bénéfices peuvent paraître diffus ou difficiles à quantifier. Cette analyse tente de les quantifier dans des termes que les ministères des finances et les planificateurs économiques reconnaissent. Les estimations en milliers de milliards attirent inévitablement l’examen critique, mais elles rendent aussi plus difficile d’ignorer le coût d’opportunité de l’inaction.

Si la modélisation tient, le message est simple : la dépression n’est pas seulement l’une des principales charges de santé publique dans le monde, mais aussi une contrainte économique de long terme. Les investissements dans la prévention, le traitement et les systèmes de soutien pourraient donc devoir être évalués non seulement comme des dépenses sociales, mais aussi comme une politique de productivité.

Points clés

  • Une étude de Nature Medicine estime que la dépression coûtera environ 12 000 milliards de dollars à l’économie mondiale entre 2025 et 2050.
  • L’estimation passe à 14 000 milliards de dollars dans un scénario incluant les décès par suicide attribuables à la dépression.
  • La baisse de la participation au marché du travail et la réduction de la productivité sont les principaux moteurs de la charge projetée.
  • Les États-Unis et la Chine font face aux pertes absolues les plus élevées, tandis que l’Amérique du Nord a l’impact le plus fort par rapport au PIB régional.
  • Ces résultats renforcent l’idée que la politique de santé mentale doit être considérée à la fois comme une priorité de santé publique et comme une priorité économique.

Cet article s’appuie sur le reportage de Nature Medicine. Lire l’article original.

Originally published on nature.com