Ember fait de la résilience, et pas seulement de la décarbonation, l’argument en faveur des renouvelables de l’ASEAN

Un nouveau rapport du groupe de réflexion énergétique Ember avance un argument clair pour les planificateurs du secteur électrique en Asie du Sud-Est : la transition de la région vers les énergies renouvelables doit être comprise non seulement comme une stratégie climatique, mais aussi comme une stratégie de résilience.

Selon le rapport, les systèmes distribués de solaire, d’éolien et de batteries, soutenus par des interconnexions réseau plus solides, sont mieux adaptés que les réseaux centralisés fondés sur les combustibles fossiles pour résister aux chocs climatiques et aux catastrophes naturelles qui frappent à répétition les pays de l’ASEAN. Le constat central de l’étude est frappant. Même dans des scénarios de réchauffement extrême en 2030, la production éolienne et solaire dans l’ASEAN ne devrait varier que de moins de 1% par rapport à une production normale.

C’est un faible écart dans une région où l’infrastructure énergétique est de plus en plus jugée non seulement sur son coût et ses émissions, mais sur sa capacité à continuer de fonctionner lorsque la météo devient destructrice.

Une région fortement exposée aux combustibles fossiles

Ember indique qu’environ 64% de la capacité électrique installée de l’ASEAN provient encore des combustibles fossiles. Cela rattache la région à une architecture de système à la fois très émettrice de carbone et vulnérable, dans l’une des zones les plus exposées aux catastrophes au monde.

Le rapport présente cette vulnérabilité de deux façons. La première est le stress climatique chronique : la pression progressive qu’exerce le réchauffement de long terme sur les actifs électriques au fil du temps. La seconde est le choc aigu lié aux catastrophes : des événements soudains capables d’endommager physiquement la production et les infrastructures de transport d’électricité.

Ces deux risques comptent, mais ils n’affectent pas tous les systèmes de la même manière. Ember soutient que les réseaux centralisés fondés sur les combustibles fossiles sont plus exposés, car les grandes centrales et les principaux actifs de transport peuvent devenir des points uniques de défaillance. Lorsqu’un de ces actifs tombe en panne, la perturbation peut se propager largement dans le réseau.

Les systèmes renouvelables décentralisés répartissent la production sur de nombreux sites. Cela ne les rend pas immunes aux dommages, mais cela peut limiter l’ampleur de la panne et accélérer la remise en service en permettant à d’autres parties du système de continuer à fonctionner pendant les réparations.

Pourquoi moins de 1% est important

Le chiffre phare du rapport, à savoir que la production éolienne et solaire s’écarterait de moins de 1% des niveaux normaux en 2030 même en cas de réchauffement extrême, vise à contester une critique courante des renouvelables : l’idée que la volatilité climatique les rendrait trop peu fiables pour constituer la base des réseaux futurs.

La position d’Ember n’est pas que la production renouvelable ne fluctue jamais. Elle avance plutôt que le stress climatique de long terme entraîne des pertes relativement modestes pour l’éolien et le solaire dans l’ASEAN, surtout si on les compare aux pressions de performance subies par les centrales thermiques et nucléaires dans des conditions de réchauffement plus modérées.

C’est une affirmation importante, car elle déplace le débat sur la résilience. Au lieu de se demander si les renouvelables sont variables au quotidien, le rapport demande quelles technologies perdent le plus lorsque le changement climatique et les catastrophes exercent une pression durable sur l’ensemble du système électrique.

Dans ce cadre, les renouvelables décentralisées associées au stockage et à de meilleures liaisons de transport apparaissent moins comme un compromis que comme une amélioration défensive.

Le Sulawesi central comme cas d’avertissement

Ember cite le Sulawesi central, en Indonésie, pour illustrer la différence entre vulnérabilité centralisée et reprise décentralisée. En 2018, un séisme de magnitude 7,4 a mis hors service la centrale à charbon de Panau et a nécessité la remise en état de 1 192 unités de distribution.

Le rapport note que le plan énergétique actuel de la province inclut toujours 2,25 gigawatts de capacité charbon supplémentaire d’ici 2030. Ember modélise une autre trajectoire : 600 mégawatts de solaire combinés à 720 mégawattheures de stockage par batteries pourraient compenser 250 mégawatts de cette capacité charbon prévue, soit l’équivalent de 1,4 térawattheure de production charbon.

L’exemple n’est pas une feuille de route complète pour la province, mais il montre l’argument général du rapport. Un système construit autour de nombreux actifs décentralisés peut réduire les conséquences de l’arrêt d’une seule centrale, tandis que le stockage permet de déplacer la production renouvelable vers les périodes où elle est la plus nécessaire.

Implications politiques pour l’Asie du Sud-Est

La senior energy analyst pour l’Asie chez Ember, la docteure Dinita Setyawati, affirme dans le rapport que la résilience du système électrique devrait être au centre des politiques de l’ASEAN. C’est un changement de perspective notable. Depuis des années, les débats sur les énergies renouvelables dans la région se concentrent souvent sur l’abordabilité, l’accès à l’énergie ou les objectifs climatiques. Ember remet la résilience en haut de la liste.

L’argument arrive à un moment où les gouvernements d’Asie du Sud-Est doivent concilier croissance industrielle, électrification et sécurité énergétique. Si la résilience devient un critère principal de planification, elle pourrait favoriser des investissements modulaires, géographiquement dispersés et plus rapides à remettre en service après une catastrophe.

Cela signifierait plus que l’ajout de capacité renouvelable. Il faudrait aussi des interconnexions réseau renforcées, le déploiement du stockage et des règles de planification qui valorisent la flexibilité du système, et pas seulement une production centralisée ferme.

En pratique, le rapport suggère que la résilience n’est pas un sous-produit automatique de la transition énergétique. Elle doit être conçue dans le système.

Le virage stratégique plus large

Le rapport d’Ember s’inscrit dans un changement plus large de la manière dont la sécurité électrique est discutée. Sur de nombreux marchés, les combustibles fossiles ont traditionnellement été considérés comme l’épine dorsale fiable du réseau, tandis que les renouvelables étaient vues comme complémentaires. L’analyse de l’ASEAN inverse cette hypothèse en affirmant que la dépendance centralisée aux fossiles peut elle-même être une source de fragilité.

Cela ne veut pas dire que la transition est simple. Construire à grande échelle des réseaux renouvelables décentralisés exige des capitaux, des décisions d’usage des sols, l’intégration du stockage et des renforcements du transport. Mais le message du rapport est que la région paie déjà le prix du maintien d’une infrastructure fossile concentrée dans une géographie exposée aux catastrophes.

La conclusion

L’affirmation la plus importante de la nouvelle analyse d’Ember n’est pas seulement que les renouvelables réduisent les émissions. C’est qu’en Asie du Sud-Est, elles peuvent aussi offrir une manière plus durable de maintenir l’alimentation électrique à mesure que les risques climatiques s’intensifient. Avec les combustibles fossiles qui fournissent encore près des deux tiers de la capacité installée de l’ASEAN, cet argument constitue à la fois un avertissement pour la planification énergétique et une opportunité politique.

Si les hypothèses du rapport se vérifient, l’argument de résilience en faveur du solaire décentralisé, de l’éolien, des batteries et de réseaux régionaux plus solides pourrait devenir l’un des principaux moteurs de la prochaine phase d’investissement électrique en Asie du Sud-Est.

Cet article s’appuie sur le reportage de CleanTechnica. Lire l’article original.

Originally published on cleantechnica.com