Les déchets invisibles derrière l’essor de l’IA

L’essor de l’IA est généralement décrit en termes de calcul, de dépenses d’investissement et de concurrence pour les puces avancées. On prête beaucoup moins d’attention au flux de déchets qui suit ces achats. Un nouvel essai de Rest of World soutient que la prochaine phase d’adoption de l’IA pourrait aggraver considérablement la crise mondiale des déchets électroniques, en particulier pour les pays qui traitent déjà ou absorbent les appareils électroniques mis au rebut par les économies plus riches.

L’avertissement repose sur un fait fondamental de l’infrastructure de l’IA : le cycle du matériel est rapide, coûteux et très spécialisé. Les GPU, les serveurs et d’autres systèmes à haute performance peuvent devenir obsolètes en quelques années à mesure que les modèles prennent de l’ampleur et que les achats se déplacent vers des générations plus récentes d’équipements. Selon le texte source, le renouvellement des dispositifs informatiques est d’environ deux à cinq ans. Cette durée de vie courte crée un flux continu de composants qui ne sont plus commercialement souhaitables sur un marché, mais qui doivent néanmoins aller quelque part.

Une étude de 2024 publiée dans Nature Computational Science, citée dans l’article, estime qu’une adoption rapide de l’IA pourrait ajouter entre 1,2 million et 5 millions de tonnes métriques de déchets électroniques d’ici 2030. Même le bas de cette fourchette est important dans un secteur qui génère déjà de lourds coûts environnementaux et sociaux. Le haut de la fourchette laisse entendre que l’empreinte physique de l’IA pourrait devenir l’un des effets secondaires les plus déterminants, et les plus sous-examinés, de l’expansion du secteur.

Pourquoi le fardeau risque de ne pas rester là où le matériel est acheté

L’essai soutient qu’une grande partie de ces déchets ne restera pas dans les pays qui portent les plus gros investissements dans l’IA. Ils sont plutôt susceptibles de se diriger vers les pays en développement par le biais d’exportations formelles, d’expéditions mal étiquetées et de circuits de seconde main. L’Inde en offre un exemple frappant. Le texte source indique que le pays a généré près de 2 millions de tonnes de déchets électroniques en 2024, soit une hausse de 73 % en cinq ans, ce qui en fait le troisième plus grand producteur mondial de déchets électroniques. Pourtant, près de 70 % des déchets électroniques générés en Inde proviennent de l’étranger.

Les États-Unis sont identifiés comme le principal pays d’origine des envois de déchets électroniques vers les pays en développement, dont l’Inde. Certaines exportations arrivent légalement, tandis que d’autres sont décrites comme des “biens d’occasion” ou des “dons” qui s’avèrent être en fin de vie. L’Europe et les États-Unis génèrent également deux à trois fois plus de déchets électroniques par habitant que l’Asie et l’Afrique, ce qui renforce l’asymétrie entre les lieux où les appareils sont les plus intensément consommés et ceux où ils sont souvent démontés, réparés ou jetés.

Ce transfert n’est pas seulement un problème logistique. Il déplace l’exposition environnementale et le risque professionnel vers des pays susceptibles d’avoir une capacité d’application moindre et une infrastructure de recyclage formelle plus limitée. L’essai note que de nombreux pays destinataires manquent de sensibilisation publique et de réglementations robustes pour se protéger des effets environnementaux, sanitaires et sociaux des déchets électroniques importés.

Le résultat est un schéma familier dans les chaînes d’approvisionnement technologiques mondiales : la conception à forte valeur ajoutée, le déploiement et les profits sont concentrés dans les marchés riches, tandis que les dangers de fin de vie sont externalisés ailleurs. L’IA pourrait intensifier ce schéma parce que ses besoins matériels sont particulièrement exigeants et que son rythme de mise à niveau est inhabituellement agressif.

Les anciennes règles existent, mais l’application reste faible

Le texte source évoque la Convention de Bâle, le traité international destiné à interdire le transfert illégal de déchets dangereux des pays développés vers les pays en développement. Le traité est en vigueur depuis les années 1990, mais l’essai affirme que sa mise en œuvre reste insuffisante. Cette faiblesse est devenue plus visible après que la politique chinoise National Sword, en 2018, a interdit la plupart des importations de déchets étrangers. Au lieu de mettre fin au commerce, les États-Unis ont réorienté leurs exportations vers d’autres pays d’Asie et d’Afrique.

Cette réorientation est importante pour l’IA car elle montre comment les itinéraires d’élimination s’adaptent lorsqu’une destination se ferme. Si le renouvellement du matériel d’IA s’accélère, le système mondial ne réduira pas automatiquement les déchets. Il pourrait simplement les réacheminer. Les pays destinataires absorbent alors la pression, souvent via des réseaux de traitement informels.

L’essai note aussi que l’Inde a une culture de réparation des appareils plus marquée que beaucoup de marchés plus riches. Les appareils y sont davantage susceptibles d’être réparés, revendus ou reconstruits. Cela peut prolonger la durée de vie des produits et réduire une partie des déchets, mais ne supprime pas le déséquilibre structurel plus large créé par le déversement mondial. À terme, même les appareils électroniques réparés arrivent en fin de vie, et gérer de grands volumes en toute sécurité nécessite des systèmes et une application de la loi que beaucoup de pays sont encore en train de mettre en place.

Ce que les éléments disponibles montrent

  • L’adoption de l’IA pourrait ajouter entre 1,2 million et 5 millions de tonnes métriques de déchets électroniques d’ici 2030, selon une étude de 2024 citée dans l’essai.
  • L’Inde a généré près de 2 millions de tonnes de déchets électroniques en 2024, soit 73 % de plus en cinq ans.
  • Près de 70 % des déchets électroniques générés en Inde proviennent de l’étranger.
  • Les États-Unis sont identifiés comme le principal pays d’origine des envois de déchets électroniques vers les pays en développement, dont l’Inde.
  • La politique chinoise National Sword, en 2018, a réorienté les flux de déchets vers d’autres pays asiatiques et africains plutôt que de les arrêter.

La conclusion générale est que les coûts environnementaux de l’IA ne se limitent pas à la consommation d’énergie et d’eau dans les centres de données. L’élimination du matériel devient une partie tout aussi importante de l’histoire. À mesure que les entreprises se précipitent pour installer des puces plus récentes et des serveurs plus puissants, le vieux matériel quitte rapidement le marché haut de gamme. Sans application plus stricte et responsabilité plus claire pour la fin de vie, une grande partie de ces déchets risque de finir dans des endroits offrant moins de protections.

Cela fait des déchets électroniques une question de gouvernance autant qu’environnementale. L’industrie de l’IA se présente souvent comme un moteur d’efficacité future. Mais si ses restes matériels sont exportés vers des systèmes réglementaires plus faibles, les gains seront répartis de manière inégale et les dommages resteront familiers. L’essai de Rest of World rappelle que la transition de l’IA a une vie après coup matérielle. La question n’est pas de savoir si les machines jetées iront quelque part. C’est de savoir qui devra s’en occuper.

Cet article s’appuie sur un reportage de Rest of World. Lire l’article original.

Originally published on restofworld.org